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Sofiane Guitoune, homme fort du Stade Toulousain : la lumière après les ombres

Cette saison, Sofiane Guitoune est l'un des hommes forts de Toulouse qui joue ce samedi la finale de Top 14. Lui qu'on pensait, il y a deux ans, perdu pour le rugby. Lui qui, fort d'une histoire familiale poignante, a appris à revenir de loin.

Sofiane Guitoune contre La Rochelle samedi dernier. (Alain Mounic/L'Equipe)

Sofiane Guitoune, homme fort du Stade Toulousain : la lumière après les ombres

Cette saison, Sofiane Guitoune est l'un des hommes forts de Toulouse qui joue ce samedi la finale de Top 14. Lui qu'on pensait, il y a deux ans, perdu pour le rugby. Lui qui, fort d'une histoire familiale poignante, a appris à revenir de loin.

« Sofiane, quand il joue, c'est le All Star Game ! » La punchline est de Thomas Lombard, ancien centre du Racing et du Stade Français, aujourd'hui consultant pour Canal +. Comme les 42 000 spectateurs du Matmut Atlantique de Bordeaux, il a assisté samedi dernier au « Guitoune Show » qui a permis au Stade Toulousain de se propulser, en battant La Rochelle (20-6), vers la finale de Top 14 contre Clermont ce samedi.

Après un essai, dès la 13e minute, Sofiane Guitoune a offert une passe décisive à son arrière springbok Cheslin Kolbe. Au moment opportun (65e) pour assommer les Rochelais qui tentaient de revenir au score. Il sera même élu homme du match. « C'est un joueur incroyable, nous confie Kolbe à l'issue de la rencontre. Il a de la puissance, des appuis, la vision. Et une sacrée technique. Jouer à ses côtés rend la vie tellement plus simple. Il attire les défenseurs et nous libère des espaces. » 

« Le meilleur centre du Championnat »

Thomas Lombard, encore : « Toute la saison, Sofiane Guitoune a été époustouflant. Décisif. Toujours dans le sens du jeu, avec des prises d'initiative. Il a pris confiance et tente des choses, les réussit parfois avec insolence. Il a des gestes qu'on voyait jadis avec les Boni, les Jo Maso... Cette manière de regarder à la fois le ballon et l'adversaire. Ces passes sèches qui décalent un gars dans la course. Des trucs incroyables. » Son coach toulousain Ugo Mola estime qu'il est « le meilleur centre du Championnat. Sur chaque ballon, il nous permet d'être créatifs. » 

Dès la 13e minute de jeu de la demi-finale de Top 14 face à La Rochelle, Sofiane Guitoune trouve la faille dans la défense adverse pour inscrire le premier essai de Toulouse, qui s'imposera finalement 20-6. (Alain Mounic/L'Equipe)

Âgé de 75 ans, le Gersois Henry Broncan est le mentor de Sofiane Guitoune, qu'il a dirigé à ses débuts à Agen (2007-2010) puis à Albi (2010-2012). L'ancien prof d'histoire avoue redouter cette pluie d'éloges sur son protégé. « Je lui ai envoyé un petit mot, raconte Broncan : "Ça revient mais fais gaffe, reste vigilant. Les chutes sont d'autant plus brutales que les ascensions ont été élevées..." » Un rappel bienveillant, même si Guitoune, 30 ans, ne peut oublier qu'il a connu près de deux saisons sans jouer. Une pubalgie tenace, deux opérations infructueuses. Et les déferlantes du doute qui sont venues éprouver la digue de sa volonté.

« J'avais l'honneur d'être sélectionné aux Jeux, je me suis dit : ''serre les dents !'' »

Son cauchemar a commencé en 2016, à la veille des Jeux Olympiques de Rio. « J'étais en forme internationale, sourit Guitoune avec fatalisme. Et puis, sur un ruck, j'ai pris un mauvais coup de genou dans la symphyse pubienne (l'articulation antérieure du bassin). J'avais l'honneur d'être sélectionné aux Jeux, alors je me suis dit : "serre les dents !" Mais le rugby à 7 demande beaucoup. Mon état s'est aggravé. » 

De retour de Rio, le joueur de l'UBB (2014-2016) débarque au Stade Toulousain, où il vient de signer. « Le staff m'avait laissé participer aux Jeux, je n'allais pas leur dire "je suis blessé" en arrivant. J'ai pris sur moi. » Il se bricole un protocole d'étirements à l'échauffement pour tenter d'amadouer la douleur. Diminué, il évolue dans un groupe où, à son poste, la concurrence pullule avec de gros calibres tels que Florian Fritz ou Yann David. Pas simple. La douleur empire. « Le Stade ne tournait alors pas super bien, rappelle Broncan. Dans ces situations, il faut des boucs émissaires. Sofiane reprenait, puis se blessait de nouveau. Il était en ligne de mire, estampillé joueur fragile. » 

Sofiane guitoune a pratiquement disparu des terrains pendant deux saisons (2016-2018) à cause d'une pubalgie qu'il avait aggravée en continuant à jouer. (L'Equipe)

Préparateur physique du Stade Toulousain spécialisé dans la réhabilitation des blessés, Zeba Traoré raconte cet enfer que le joueur tait. « Une pubalgie aggravée, c'est une souffrance énorme, permanente. Chaque fois qu'on soulève le pied du sol, on a l'impression que des aiguilles vous perforent le bas du ventre. Vos lombaires sont comprimées dans un étau. Toute accélération est impossible. » Guitoune est atteint au psoas, ce muscle qu'on ne voit pas mais qui est le plus puissant du corps. Fondamental pour la motricité, il part de l'attache des cuisses pour se nicher dans les lombaires. « C'est à ce muscle que l'homme doit d'avoir évolué de la quadrupédie à la bipédie », dit Traoré.

« Sofiane a une capacité d'accélération extraordinairement puissante. Et en force pure, il a des qualités d'avant »

Guitoune se rend à Clairefontaine où le traitement de la pubalgie est en pointe tant cette pathologie affecte les footballeurs. En vain. L'année 2017 sera un calvaire. « J'ai douté, avoue celui qui fut international français (5 sélections, entre 2013 et 2015). Mes parents aussi ont eu peur. J'avais lâché l'idée de me retrouver sur une feuille de match. » Le Stade envisage de recruter un joker médical. Voire de mettre fin au contrat de Guitoune. « Je ne pouvais pas abandonner, ce n'est pas en moi, ça ! La saison terminée, j'ai pris une semaine de vacances en famille. J'ai coupé. Puis j'ai bossé dur pendant les trois ou quatre semaines de l'intersaison. À la mort ! » 

Armé de son seul courage, Guitoune est éclairé par l'expertise de Zeba Traoré. Cet ancien athlète analyse avec minutie la gestuelle du joueur. Et détecte des appuis hors de l'axe qui génèrent un traumatisme. « Sofiane a une capacité d'accélération extraordinairement puissante, détaille Traoré. Elle est presque le double de celle de certains joueurs. En force pure, il a des qualités d'avant et côté accélération, il atteint de très hautes vitesses. C'est très perceptible quand il reçoit le ballon à l'arrêt : il explose et développe une vitesse brutale rare pour rentrer et sortir d'un intervalle. »

Sofiane Guitoune pendant sa convalescence (L'Equipe)

Ce profil explosif est une clef stratégique pour le coach Ugo Mola qui base une partie de son jeu sur la vitesse de sa ligne de trois quarts. Guitoune assure la transition entre l'ouvreur et les ailiers. Il est précieux pour accélérer le jeu et déséquilibrer les défenses. Guitoune est le joueur qui a été le plus aligné par Toulouse cette saison : 1649 minutes de jeu et 22 titularisations, rien qu'en Top 14, où il a inscrit 12 essais.

Le souci, c'est que le point fort de Guitoune peut causer sa perte. La violence de ses accélérations tire sur ses tendons comme les haubans d'un catamaran en pleine tempête. À ces traumatismes s'ajoutent ceux de ses contre-appuis qui font le sel de son jeu. « Il lui a fallu prendre le temps de se soigner puis de se rebâtir un châssis adapté à la puissance de son moteur, image Traoré. Avant, Sofiane générait autant de force pour rester gainé que pour se propulser. » 

Mais durant cette saison plombée de douleurs, de frustrations et de dévalorisations, Guitoune ne s'est jamais départi de son humeur conviviale. « C'est un sensible : il perçoit les choses mais à l'extérieur, il s'est toujours montré positif », admire Jérôme Cazalbou, manager au Stade Toulousain. Une attitude solaire qui a fait de lui un des leaders du vestiaire toulousain. Dans les courants d'air de la zone mixte, on demande à Guitoune ce qui l'a aidé à continuer d'y croire.

Son grand frère et sa soeur engagés dans l'armée française

« Ce qui m'a fait tenir ? Ma nature, je crois ! Depuis tout petit, rien n'a jamais été facile. J'ai toujours dû prouver plus que les autres. C'est comme ça... » Il poursuit : « Mon grand frère Sid Ali a beaucoup compté. Il a forgé mon caractère quand il m'entraînait à l'école de rugby de Vierzon. Plus dur avec moi qu'avec les autres. Je ne comprenais pas. Je lui en voulais. Je le disais à mes parents en rentrant. Ma mère me répondait : "c'est pour ton bien qu'il fait ça." Aujourd'hui je comprends. » 

Sofiane Guitoune à Vierzon avec ses parents Ouzna et Adbelkrim en 2015. (Laurent Gudin/L'Equipe)

On aimerait parler à cet aîné. Sofiane nous apprend qu'il est militaire en mission à l'étranger. Lui-même est sans nouvelles. Sid Ali est engagé au service de la France, tout comme sa soeur Mahdia, sous-officier en régiment parachutiste. « Le grand attachement de ses parents à notre pays m'a toujours touché », avoue Henry Broncan qui, lors des intersaisons, emmenait ses joueurs en excursion dans les maquis de la Résistance.

Sofiane Guitoune, lui, a vu le jour à Alger en 1989. Sa mère Ouzna est née en France d'un père kabyle. Elle pensait faire sa vie en Algérie après y avoir rencontré et s'être mariée à Abdelkrim Guitoune. Leur destin en décidera autrement. En 1991, Ouzna doit revenir en France, seule avec ses trois enfants, dans sa ville natale de Vierzon. Échappée de la décennie noire qui ensanglanta l'Algérie dans les années 1990. Une guerre fratricide qui ne dit pas son nom. Plus de 60 000 morts.

« Mon mari devenait taciturne, il nous dévisageait parfois comme s'il se préparait à nous voir pour la dernière fois »

Abdelkrim Guitoune était policier au coeur de ce sanglant chaos. « Mon mari devenait taciturne, nous raconte Ouzna. Il partait parfois travailler sans son uniforme. Ou alors nous dévisageait comme s'il se préparait à nous voir pour la dernière fois. » Abdelkrim ne livre rien de ce qu'il endure. Des carnages découverts. De la peur permanente. Rien des huit policiers de sa brigade assassinés. Redoutant une embuscade, il n'emprunte jamais le même itinéraire. « En juin 1991, j'ai pris cette décision très dure de faire partir les miens, souffle Abdelkrim. Les attentats n'épargnaient pas les enfants. » 

À Vierzon, Ouzna est sans nouvelles d'Abdelkrim, resté à Alger. Chaque fois que retentit le téléphone, elle tressaille. Et si c'était une mauvaise nouvelle ? « Parfois, on parvenait à se parler au téléphone. Des coups de fils trop brefs, juste le temps pour les enfants d'entendre leur papa, de savoir qu'il ne les avait ni abandonnés ni rejetés. »

Abdelkrim Guitoune était policier à Alger (DR)

Pour éviter la solitude de son appartement vide, Abdelkrim dort au commissariat. Cinq mois plus tard, n'y tenant plus, il quitte l'Algérie. Déserteur. Il retrouve sa famille à Vierzon. Tous s'entassent dans le F4 des parents d'Ouzna. Ex-boxeur amateur, Abdelkrim dégote un boulot dans une usine de charbon : « 400 sacs de 40 kilos à décharger chaque jour. » Il deviendra ensuite tourneur et maçon.

Après treize années d'exil, en 2004, il ressent le besoin de revoir ses parents. Il pense qu'il y a désormais prescription pour sa défection. Il se trompe. L'ancien policier est interpellé à son arrivée à Alger. Puis incarcéré. Depuis la France, Ouzna se démène. Déniche une avocate réputée qui, pour plaider, réclame 4 000 euros et un frigo américain. Abdelkrim sera libéré après 72 heures d'interrogatoires.

« De son parcours de vie, Sofiane a acquis une distance sur les choses, estime Zeba Traoré. Ce qu'on voit de lui sur le terrain est semblable à son attitude dans la vie où Sofiane est là aussi très difficile à désaxer. » Abdelkrim et Ouzna seront au Stade de France ce samedi soir. Admiratifs de ce fils qui, comme eux, revient de loin. Ils rêvent déjà de l'automne prochain. De voir Sofiane briller au Japon, avec les Bleus, lors de la Coupe du monde.

publié le 13 juin 2019 à 12h00 mis à jour le 14 juin 2019 à 14h54
commentaires (20)
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sysycoco 13 juin 2019

Sacré article ! Parcours saisissant d'un joueur très impressionnant, bon je soutiens Clermont mais j'aurai une petite pensée pour Sofiane ...

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